Beihdja Rahal, grande figure de la musique andalouse  
     
     
 

« Ma mission est la formation et la transmission »

À la veille de son récital du 3 mars à Alger, inscrit au programme spécial Ramadhan de l'Établissement arts et culture de la wilaya d'Alger, Beihdja Rahal évoque, avec la passion et la lucidité qui la caractérisent, son attachement à la musique andalouse et à la nouba.

Forte de plus de trente années de carrière et d'une trentaine d'albums, l'artiste refuse de parler d'aboutissement, préférant mettre l'accent sur la transmission et la formation des jeunes générations, en Algérie comme au sein de la diaspora.

Entre exigence artistique, défense de l'oralité face aux mutations numériques et fidélité à des instruments emblématiques tels que la kouitra, elle affirme sa volonté de préserver un patrimoine d'une richesse inépuisable.

Rencontre avec une référence majeure qui conjugue héritage, rigueur et ouverture, convaincue que l'avenir de la musique andalouse repose avant tout sur la patience, le travail et la confiance accordée à la jeunesse.

 

Vous vous apprêtez à animer un récital à Alger. Dans quel esprit abordez-vous la rencontre avec le public ?

J'ai hâte de retrouver le public pour partager avec lui ma passion pour la musique andalouse et la nouba en particulier. Pour cette rencontre, je ne viens pas les mains vides comme on dit chez nous !

Je viens avec Romaissa Kaid Youcef, 3è prix du concours de la fondation Abdelkrim Dali 2024. C'est ma manière d'encourager cette jeune génération qui prendra le relais. Formée dans les associations musicales andalouses, elle a besoin d'être présentée au grand public. Elle va interpréter des extraits d'une nouba dans le mode Ghrib.

 

Après plus de 30 ans consacrés à la musique andalouse sur les scènes nationale et internationale, avez-vous le sentiment d'avoir accompli la mission de sauvegarde et de rayonnement de ce patrimoine ?

Je ne pourrai jamais dire que j'ai accompli cette mission de sauvegarde, ce patrimoine andalou est tellement vaste. Ma mission, depuis quelques années, est la formation et la transmission. C'est une priorité, si on veut préserver ce legs ancestral.

 

Votre discographie compte une trentaine d'albums largement dédiés à la Nouba. Quels horizons artistiques souhaitez-vous explorer et quels projets mûrissent actuellement ?

Avec ces 30 albums, je suis loin d'avoir fait le tour du patrimoine andalou, un trésor que je souhaite encore explorer. Je suis devenue une référence, un modèle pour les jeunes qui souhaitent entamer une carrière artistique dans la musique andalouse. Mon projet est de les accompagner et les guider dans cette voie.

 

Installée en France, vous vous investissez dans la formation de jeunes talents. Comment jugez-vous l'intérêt et l'engagement de la communauté algérienne établie à l'étranger envers cette musique ?

J'ai commencé à enseigner la musique andalouse en France depuis plus de vingt ans. Au départ, j'avais une dizaine d'élèves puis la demande était de plus en plus grande.

Rythmeharmonie, créée en 2008, est une école qui œuvre à former une relève au sein de la communauté algérienne en France. Nous avons une centaine d'adhérents, adultes et enfants, par saison, c'est une grande satisfaction.

Les mamans inscrivent leurs enfants qui ne parlent pas et ne comprennent pas l'arabe à mes cours. Généralement, à la 2è année, ces enfants s'intéressent à la langue et à la poésie. Nous restons très attachés à notre culture, nos traditions et à notre identité malgré l 'éloignement et c'est ce qu'on souhaite transmettre à nos enfants. La relève est en Algérie, elle est aussi au sein de notre communauté établie à l'étranger.

 

Après la disparition de figures majeures, comme les Cheikhs Mohamed Khaznadji, Sid Ahmed Serri et Noureddine Saoudi, la nouvelle génération saura-t-elle porter cet héritage avec la même exigence ?

Je l'espère. On doit croire en cette jeunesse et lui faire confiance. Il faut que ces jeunes soient conscients de la valeur de ce patrimoine et de sa grandeur, notre rôle est de leur donner toutes les clés. Nos aînés ont eu des Maîtres puis le sont devenus à leur tour, grâce à une formation solide et rigoureuse. À nous de perpétuer cette rigueur et de l'inculquer aux jeunes.

 

Qu'est-ce qui a le plus changé dans la pratique, l'apprentissage et la transmission de la musique andalouse ?

C'est peut-être que la jeune génération ne sait plus patienter. L'apprentissage dans ce domaine demande du temps, beaucoup de temps. Les jeunes ne prennent plus le temps de se former, ils sont pressés de commencer une carrière artistique qui peut être bancale, s'ils quittent les bancs de l'école rapidement.

 

À l'ère du numérique et de l'intelligence artificielle, comment percevez-vous l'impact de ces technologies sur la création et la diffusion des musiques patrimoniales ?

Il y a quelques années, on a commencé à mettre la nouba sur partitions, pourquoi pas. Ça peut être un aide-mémoire pour les initiés. De la K7 audio, on est passé au CD puis aux plateformes numériques. En ayant tous ces moyens à disposition en un clic, on a l'impression qu'on peut être formé sans avoir recours aux maîtres en présentiel.

Je reste convaincue que la méthode d'enseignement prioritaire reste l'oralité, comme pour beaucoup d'autres musiques traditionnelles dans le monde. On ne peut pas être contre la technologie lorsqu'elle est utilisée à bon escient. Le plus important dans la création artistique est l'émotion. Est-ce que l'intelligence artificielle va me la donner ?

 

La kouitra est un instrument emblématique de ce répertoire. Que représente-t-elle pour vous sur le plan artistique et personnel ?

Pour moi, elle est un des instruments les plus importants dans un orchestre andalou, surtout à l'étranger. Lorsqu'on sait que la kouitra est uniquement algérienne, elle ne peut jamais être absente sur scène. J'adore la kouitra, comme la mandoline, mon premier instrument au conservatoire.

 

Entretien réalisé par Amine Goutali
"HORIZONS" vendredi 27 février 2026